Le contexte

Au début de ce siècle, dans le « quartier français » de La Nouvelle-Orléans, circulaient jour et nuit un tramway nommé Désir et un tramway nommé Cimetière.

Le jeune Tennessee Williams, qui a aimé La Nouvelle-Orléans plus qu’aucune autre ville au monde, les regardait avec fascination passer et repasser sous ses fenêtres. Avec ses yeux de poète visionnaire, il les imaginait déjà, tremblotant jusqu’au désastre final et entraînant dans leur dernier voyage les petits hommes, écartelés entre le désir et la mort, vers un gigantesque cimetière de ferraille expiatoire, surmonté par la grue ravageuse des décharges et par la croix torturante du Christ. Chaque jour, il a observé les fragiles passagers du tramway Terre ! Poètes, vagabonds, criminels, comédiens névrosés, prêtres fous et vierges folles, c’est le plus souvent sur des individus détraqués, toujours sur des êtres d’exception, que se portent le regard indulgent et complice, la tendresse fraternelle de Tennessee Williams. Pour lui, la pratique des religions les plus obscures, l’exercice de la poésie – fût-ce sur les boîtes de chaussures ! – sont autant de façons d’échapper à l’ordre féroce d’un monde qu’il haïssait, c’est-à-dire, si j’ai bien compris ses longues confidences, de conserver ou d’acquérir une sorte de pureté.

Il manque, dans ces Mémoires, le chapitre de sa mort : cette nuit-là, Tennessee Williams, déjà couché, seul, dans une chambre sordide, voulut prendre un dernier somnifère, avec peut-être une dernière rasade de whisky. Et voilà qu’en s’efforçant de déboucher son flacon avec les dents, il avale malencontreusement la capsule de plastique, qui lui reste coincée en travers du gosier. Impossible de l’en extraire, de crier, d’appeler…… Cette mort rejoint son œuvre et sa légende.

Extraits de Tennessee Williams – Mémoires d’un Vieux Crocodile.